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Comment la famille transmet l’ordre inégal des choses

Bernard Lahire, Observatoires des inégalités/Regards croisés sur l’économie, 2010/2011


La famille, par l’intermédiaire de laquelle chaque individu apprend à découvrir la société et à y trouver sa place, est l’espace premier qui tend à fixer les limites du possible et du désirable. L’estimation par chacun des chances de parvenir à telle ou telle position sociale, à telles ou telles ressources matérielles ou symboliques, n’a rien d’un calcul conscient et ne se présente jamais aussi clairement que la résolution d’un problème de probabilité.
(...)
Les acteurs sont « socialement raisonnables » : ils se raisonnent ou se font une raison plus qu’ils ne raisonnent. Dans les enquêtes par entretien, il est fréquent pour le sociologue d’entendre les enquêtés utiliser des expressions du type : « Ce n’est pas pour nous ». Ce genre de formulation, qui renvoie le plus souvent à des limites culturelles (« on ne se sentirait pas à l’aise »), montre l’intériorisation des contraintes par les enquêtés : ce qui n’est pas accessible ne devient plus désirable, et l’on finit par n’aimer que ce que la situation objective nous autorise à aimer. On prend non pas ses désirs pour la réalité, mais la réalité des possibles pour ses désirs les plus personnels. C’est aussi par des mécanismes de maintien de la dignité (« je ne peux pas - sans décevoir tout mon entourage - viser moins que... ») ou d’anticipation de la possible dénonciation des prétentions (« ils vont se demander pour qui je me prends ») que les espérances subjectives se calent et, du même coup, que les inégalités se perpétuent.


Article en ligne sur le site de l’Observatoire des inégalités


Publications et articles de Bernard Lahire sur le site de l’ENS


 


-29 janvier 2012-



Discrimination / Inégalités