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Etranges étrangers

Poème de Jacques Prévert, Grand bal du printemps, 1955

 Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
   hommes de pays loin
   cobayes des colonies
   doux petits musiciens
   soleils adolescents de la porte d’Italie
   Boumians de la porte de Saint-Ouen
   Apatrides d’Aubervilliers
   brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
   ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
   au beau milieu des rues
   Tunisiens de Grenelle
   embauchés débauchés
   manoeuvres désoeuvrés
   Polaks du Marais du Temple des Rosiers
   Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
   pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère
   rescapés de Franco
   et déportés de France et de Navarre
   pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
   la liberté des autres

   Esclaves noirs de Fréjus
   tiraillés et parqués
   au bord d’une petite mer
   où peu vous vous baignez
   Esclaves noirs de Fréjus
   qui évoquez chaque soir
   dans les locaux disciplinaires
   avec une vieille boite à cigares
   et quelques bouts de fil de fer
   tous les échos de vos villages
   tous les oiseaux de vos forêts
   et ne venez dans la capitale
   que pour fêter au pas cadencé
   la prise de la Bastille le quatorze juillet

   Enfants du Sénégal
   départriés expatriés et naturalisés

   Enfants indochinois
   jongleurs aux innocents couteaux
   qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
   de jolis dragons d’or faits de papier plié
   Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
   qui dormez aujourd’hui de retour au pays
   le visage dans la terre
   et des bombes incendiaires labourant vos rizières
   On vous a renvoyé
   la monnaie de vos papiers dorés
   on vous a retourné
   vos petits couteaux dans le dos

   Étranges étrangers

   Vous êtes de la ville
   vous êtes de sa vie
   même si mal en vivez, même si vous en mourez.

  Jacques Prévert


-2 novembre 2007-



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